L'IA grand public n'en est qu'au début, selon Olivia Moore

L'IA grand public a un problème d'argent. Elle est massivement utilisée, mais très peu de gens paient, et faire tourner les modèles coûte bien plus cher que d'afficher une page web classique. Tout le monde n'y voit pas une mauvaise nouvelle. Olivia Moore, associée au fonds de capital-risque Andreessen Horowitz (a16z), où elle suit l'IA grand public, y voit un marché qui commence à peine.

Lundi, Olivia Moore a publié le dernier classement a16z des 100 applications d'IA grand public les plus populaires. Dans un entretien accordé cette semaine à TechCrunch, elle a expliqué pourquoi elle estime que le secteur est grand ouvert et d'où ses revenus pourraient venir.

Ce que révèle le top 100

Le principal enseignement n'a rien de surprenant. ChatGPT arrive en tête, loin devant les autres. Plus bas dans le classement, de plus petites entreprises comme Suno et ElevenLabs conservent leur place au fil du temps, ce qu'Olivia Moore interprète comme le signe d'une demande durable.

Le plus parlant, c'est ce que la liste ne contient pas. Le rapport d'Olivia Moore cite plusieurs catégories du quotidien où aucune application d'IA ne figure dans le top 100 :

  1. Réseaux sociaux
  2. Rencontres
  3. Places de marché
  4. Commerce de détail
  5. Voyage
  6. Finance
  7. Santé

Elle a qualifié ces lacunes d'"assez surprenantes" et a indiqué que ce sont elles qu'elle aimerait voir comblées au cours des six prochains mois.

L'IA "grand public" est surtout une IA pour les pros

Selon Olivia Moore, presque tout ce qu'on appelle aujourd'hui IA grand public relève en réalité du "prosumer" : des outils payés par des particuliers, mais utilisés pour le travail. Les classements par chiffre d'affaires le montrent clairement. Les gros utilisateurs payants se concentrent dans trois domaines :

  • Création de produits : Lovable, Replit et Fal.
  • Marketing produit : des générateurs de publicités par IA comme Higgsfield et HeyGen.
  • Organisation du travail : Manus, Fireflies AI et Granola, une application de prise de notes qui fait désormais face à un concurrent de Google fonctionnant en local.

Ce sont peut-être des particuliers qui paient ces outils en premier, mais pour Olivia Moore, il ne s'agit pas de produits grand public au sens où on l'entendait avant l'IA.

Cela renvoie à une idée développée dans un essai qu'elle a écrit il y a environ un an, "The Great Expansion". Avant l'IA, des entreprises d'abord tournées vers le grand public, comme Canva, mettaient souvent six ou sept ans avant de proposer des offres pour les équipes ou les entreprises. Aujourd'hui, des sociétés comme Gamma, ElevenLabs et Cursor se lancent auprès du grand public et deviennent majoritairement des entreprises B2B en 18 mois environ.

Le virage d'OpenAI vers les entreprises

Le recentrage d'OpenAI sur la clientèle professionnelle cette année a alimenté les doutes sur les revenus de l'IA grand public. Olivia Moore y voit une extension plutôt qu'un repli, puisque l'entreprise continue de lancer de nombreux produits grand public. Elle comprend aussi cette décision. Jusqu'ici, la quasi-totalité des revenus de l'IA provient des abonnements et de la consommation de tokens, deux sources qui reposent largement sur les entreprises et les utilisateurs professionnels.

Abonnements contre publicité

Un chiffre tiré du rapport State of Markets résume le problème : seuls 2,2 % des foyers américains paient pour de l'IA. Olivia Moore a indiqué qu'elle ne souhaitait pas forcément voir ce chiffre augmenter. Elle préférerait que le secteur trouve des moyens de gagner de l'argent avec le grand public sans puiser directement dans son portefeuille.

À ses yeux, il est facile pour les hauts salaires de la Silicon Valley, carte bancaire d'entreprise en poche, de dire qu'ils préfèrent payer. La plupart des gens, selon elle, préféreraient un accès gratuit avec de la publicité, avec la possibilité de s'abonner s'ils veulent s'en débarrasser.

La question des coûts

Le prix est l'autre obstacle. Les services d'IA coûtent encore bien plus cher par utilisateur que Facebook ou la recherche Google. Olivia Moore relève toutefois des signes d'évolution. ChatGPT propose désormais une offre Go à 8 dollars par mois, qui s'appuie selon elle sur des modèles moins coûteux. Toutes les tâches ne nécessitent pas l'intelligence des modèles les plus avancés, et les fondateurs soutenus par a16z parlent de plus en plus de bâtir leurs produits sur des modèles open source.

Le hic, c'est que les utilisateurs payants d'aujourd'hui font surtout du code et de l'automatisation technique, des usages où les meilleurs modèles sont sans doute indispensables. À mesure que davantage d'entreprises développeront pour le grand public, là où "le modèle n'est pas le produit", Olivia Moore s'attend à ce que les modèles moins chers prennent une place plus importante.

Interrogée sur l'arrivée d'une véritable IA grand public, elle a répondu sans détour : "C'est clairement encore le tout début."

Notre analyse

Le raisonnement d'Olivia Moore se résume à un changement de modèle économique : délaisser l'abonnement au profit du modèle gratuit financé par la publicité, celui qui a bâti le web grand public. Le marché en montre déjà les premiers signes. OpenAI a commencé à afficher des publicités illustrées dans ChatGPT, et Google a basculé les utilisateurs gratuits de Gemini vers un modèle plus léger. Ces deux décisions vont dans le sens de son idée selon laquelle modèles moins chers et publicité devront peut-être aller de pair.

Le vrai test, ce sont les catégories encore vides. Rencontres, voyage, finance et santé sont des marchés grand public vastes et très concurrentiels. Reste à voir si des applications nées avec l'IA parviendront à s'y imposer, ou si les acteurs en place intégreront des fonctions d'IA avant elles. Il faut aussi garder à l'esprit qu'a16z investit dans ce secteur : son optimisme n'a rien d'une prévision neutre. Quant à savoir si l'horizon des "six mois" sera tenu, la question reste ouverte.